Grand témoin

« En France, nous n’avons rien à envier à nos voisins en termes de performance technique »

Jeux équestres mondiaux
Le 07 novembre 2014 Imprimer

Célébrés tous les quatre ans en alternance avec les Jeux Olympiques, les Jeux Équestres Mondiaux constituent le plus grand évènement équestre au monde. Les meilleurs compétiteurs de plus de 70 nations (76) s’affrontent dans 8 disciplines et durant 15 jours. Assurer la sécurité des Jeux équestres mondiaux, c’est non seulement un honneur mais aussi une opportunité rare et un challenge ambitieux. Entretien avec ceux qui ceux qui ont été choisis pour relever le défi : Franck Tchavouchian, coordinateur du département SSSS – Sécurité – Sûreté – Santé – Secours-, fondateur de OCPR Events et Florian Kerzerho, coordinateur adjoint du département SSSS, consultant d’OCPR Events.

Les Jeux Équestres Mondiaux constituent le plus grand évènement équestre au monde. Que ressent-on lorsque l’on doit organiser la sécurité d’un tel événement ?

Le premier ressenti est un sentiment de réussite, de fierté pour l’ensemble des équipes d’OCPR Events mais qui a laissé vite place aux nombreuses responsabilités à venir :
– répondre aux attentes des services de l’État en travaillant sur les aspects sécuritaires
– satisfaire les partenaires et spectateurs en favorisant la notion d’accueil
– correspondre aux prérogatives de la FEI (Fédération Équestre Internationale) en respectant le cahier des charges de la compétition
– soutenir les équipes internes SSSS par site (responsable, coordinateur, prestataires sécurité, médical, secours) en s’adaptant au fonctionnement interne du GIP

Quelles sont les exigences et les contraintes spécifiques d’un tel événement en matière de sécurité ?

Contrairement à d’autres grands événements de type sportif (Roland Garros, PSG, Tour de France) ou de type salon (Salon International de l’Aéronautique et de l’Espace, Mondial de l’Automobile, Salon de l’Agriculture) dont la complexité d’organisation est équivalente, voire supérieure, les Jeux Équestres Mondiaux FEI AlltechTM 2014 revêtent un caractère éphémère. Nous sommes donc partis d’une feuille blanche afin d’élaborer l’ensemble du projet. Bien sûr que nous nous inspirons de notre expérience des grands événements pour l’élaboration des dispositifs mais les attentes, les sensibilités, les besoins diffèrent.
Additionnée à cette contrainte importante, les Jeux ont eu lieu hors de la capitale, en Normandie, ce qui complique d’avantage l’exercice. La centralisation de l’activité événementielle à Paris rend difficile toutes perspectives d’organisation d’un “méga-événement” hors de la capitale. L’illustration la plus forte est le nombre restreint de réponses à l’appel d’offre « sécurité et surveillance », les prestataires de sécurité ayant eux-mêmes des difficultés de recrutement de personnels qualifiés pour les entreprises locales ou des contraintes d’implantation (hébergement, restauration, transport) pour les entreprises hors Normandie.
Loin d’être moindre, la complexité organisationnelle d’un GIP et l’étendue de la mission du département SSSS nous oblige à développer des capacités organisationnelles fortes. L’expertise est une chose mais elle n’est rien sans une coordination appropriée. D’autant que les enjeux sécuritaires peuvent être vite mis à mal lorsqu’un intérêt commercial souhaite prendre le dessus. Il a donc fallu se faire entendre lorsque des décisions pouvaient nuire à la sécurité des Jeux.

Quelles sont les conséquences engendrées par le fait que les compétitions se déroulent en plein air ? Par le fait qu’elles se déroulent sur 7 sites différents ?

Le plein air nous oblige à mettre en place des procédures d’annulation de la compétition ou d’évacuation des spectateurs sous divers conditions météorologiques (intempérie forte, vent de plus de 80km/h pour les Chapiteaux, Tentes et Structures) ce qui nécessite un suivi régulier des évolutions (abonnement spécifique à un opérateur météo).

La grande difficulté réside avant tout sur le fait que 4 sites sur 5 (2 non pris en compte par nos soins, ces sites étant des sites de démonstration) n’étaient pas dans leur configuration “habituelle”. Nous pouvons réaliser le parallèle avec la construction d’un nouveau stade qui nécessite une véritable étude (flux, signalétique, évacuation…). Nous avons donc été beaucoup (trop) dans la réflexion et tardivement dans l’action.

Quelles ont été vos priorités en matière de sécurité ?

Au vu des contraintes fortes, nous savions que nous ne pouvions réaliser une prestation aussi aboutie que les références citées précédemment. Il ne faut pas oublier que certains se sont construit sur près de 100 ans d’histoire…
Nous avons donc valorisé 4 axes forts
– la gestion des flux : signalétique, barrièrage, contrôle d’accès
– la coordination des prestataires : cahier des charges, communication, formation
– les échanges avec les services de l’Etat : communication, dispositif
– les procédures d’évacuation : message d’alerte, formation, technologie

Comment est organisée la sécurité pour les spectateurs ? Pour les personnalités ? Pour les cavaliers ? Pour les chevaux ?

Nous avons fonctionné par un zoning à trois niveaux. Le premier niveau consiste à rendre hermétique l’ensemble du site des extérieurs pour plusieurs raisons. Avant tout sécuritaire notamment pour le contrôle de la jauge et des risques de malveillance. Ainsi toute personne sur le site devait détenir un titre d’accès (billet, badge, accréditation). Et il ne faut pas oublier l’aspect commercial indéniable par la vente de billets. Nous avions dans ce cas des agents de sécurité sur l’ensemble des points d’accès du site. Aux portes grand public, des bénévoles intervenaient pour une mission d’accueil des spectateurs.
Le second niveau consiste à séparer l’espace grand public, accessible avec un billet, d’un espace organisateur, accessible avec une accréditation. Des agents de sécurité sont déployés à chaque délimitation de zone. Mais dans la zone organisatrice, nous avons également distingué plusieurs zones (compétition, entraînement, opération, village des grooms, média, animation…) elles-mêmes contrôlées par des agents de sécurité. L’essentiel étant que chaque droit soit respecté.
Le troisième niveau consiste à réaliser de l’auto-contrôle au sein même de ces zones. En effet, l’accréditation zone 3 opérations ne donne bien sur pas tous les droits dans la zone. Vous n’avez pas à entrer dans le bureau du directeur si celui-ci ne vous y a pas convié. Chaque population est chargée du contrôle à l’intérieur de sa zone. Mais en cas d’une éventuelle altercation nous avions des équipes d’intervention dédiées sur chaque secteur.

Quels dispositifs avez-vous privilégiés ?

Nous n’avons privilégié aucun dispositif. Ils se veulent complémentaires. Cependant, un dispositif global de vidéo-protection efficace ne peut être viable que sur le long terme. Nous avons eu l’aide précieuse des CRS avec le système SARISE (déploiement de caméras haute-définition de type dôme permettant une vision à 360°). Il permet de capter les images de vidéosurveillance d’un site et de les retransmettre au sein du PCC (Poste de Commandement et de Contrôle) des 2 sites les plus sensibles. Il s’agit d’un complément (augmentation du champ de vision) pour le Stade d’Ornano qui utilise également le système déjà en place pour les matchs de football et d’une ossature pour le village des Jeux.
Nous avons également utilisé un système électronique pour comptabiliser le nombre de personnes au sein du site. Pour cela, nous avons des douchettes électroniques pour effectuer le comptage et vérifier la validé du titre d’accès.
Concernant la surveillance humaine, nous avons fait appel à près de 2000 agents de sécurité pour près de 115 000 heures de prestation sur les 5 sites.

Avez-vous fait appel à des prestataires ?

Effectivement, nous avons fait appel à des prestataires de sécurité privée. Ils sont au nombre de 6 pour un ensemble de 8 lots repartis sur les 5 sites. Pour exemple sur le village (Parc des Expositions-Zénith), nous avons 3 sociétés privées de sécurité, Stand’Up Sécurité en charge de la sécurité générale du village, Mondial Protection sur la surveillance du Parc des Expositions et du Zenith et Masdial pour la zone concert. Nous avons également la société ACA (Stade d’Ornano et Haras National du Pin), Mag Sécurité (Stade d’Ornano et Hippodrome de Caen) et SPGO (Sartilly).
Une consultation est parue sur le site des Jeux courant décembre 2013 pour une décision au mois de mai (procédure des marchés publics). Nous avons fait le choix d’établir la valeur technique pour 60% de la note et le prix des prestations pour 40%. Nous avons privilégié les critères de méthodologie d’organisation proposée à la réussite de la mission (phase de préparation, faisabilité du projet, capacité d’implantation…) ; les moyens humains affectés à l’exécution du marché (coordination opérationnelle, recrutement/sélection des profils, module de formation…) et les moyens logistiques affectés à la mission (organisation humaine « confort », opérationnelle, innovation…).

Quelles collaborations avez-vous mise en place avec les 7 sites sur lesquels se déroulent les représentations ?

Cette mise en place s’est faite en 2 temps. Pendant la majeure partie de la période nous avons réalisé l’ensemble des tâches en central. C’est seulement à 2/3 mois de l’événement que nous avons recruté 1 responsable SSSS par site. Nous avons alors essayé de les former/informer sur l’ensemble de nos procédures, de nos choix, de nos attentes afin que chaque site est un seuil commun. Cela comprenait la logique dans la création du dispositif et des éventuelles modifications, le respect des règlements et procédures, la gestion et les attentes auprès des prestataires de sécurité, la mise en place du PCC et des outils inhérents (main courante, chaîne de commandement…), les moyens logistiques demandés… Et l’objectif pour le central est alors d’être un support pour qu’ils puissent mener à bien leur mission.

Avez-vous également établi une collaboration avec les forces de l’ordre public ?

Bien sûr, nous communiquions avec les forces de l’ordre public mais plus généralement avec les services de l’Etat. Cette relation a mis du temps à se mettre en place mais nous pouvons penser qu’elle a porté ses fruits. Nous avons essayé à chaque instant d’être le plus clairvoyant à leur encontre et la réciprocité, nous semble t-il, est également le cas. Nous pouvons regretter tout de même le temps que nous avons mis à nous faire « confiance », d’autant que la confiance n’empêche pas le contrôle. La multiplicité des interlocuteurs du côté des services de l’Etat, par un choix de gestion départemental et non régional, mais également par notre comité par des sollicitations nombreuses en réunions, ne favorise pas les échanges et au contraire favorise la perte d’information. Il a fallu attendre les épreuves préparatoires, en juin au Stade d’Ornano, pour les rassurer sur notre capacité à gérer les foules notamment par la réalisation d’exercices de secours, d’évacuation, de lutte contre l’incendie. Nous avons pu profiter du regard pointu de la Préfecture, du SDIS, et de la Police Nationale dans l’analyse de ces situations et des préconisations y afférentes.

À l’aune de cette édition, quel bilan dressez-vous ?

Il est clair qu’en France, nous n’avons rien à envier à nos voisins en termes de performance technique. Nous avons des entreprises de pointe, en vidéo-protection, en contrôle d’accès, nous avons une expertise en gestion des flux, en « barrièrage », en signalétique, nous avons des services performant de l’Etat sur qui s’appuyer, le service de secours, d’ordre public et nous avons un nivellement par le haut des entreprises privées de sécurité événementielle dont la majorité peut se targuer de leurs références.
C’est dans notre capacité à gérer le projet grand événement que nous devons nous améliorer. En interne, les procédures sont souvent lourdes (exemple des marchés publics), les réunions nombreuses, les prises de décisions tardives… Il ne s’agit plus d’avoir des experts en événementiel mais bien se rapprocher du fonctionnement d’entreprises innovantes, de s’appuyer sur des experts en organisation de réunion, en planification, en prise de décision, en gestion de conflit qui nous suivent tout au long de la mission. Il est important de s’appuyer sur les grands événements français récurrents non pas pour les analyser pendant leur événement mais bien en amont, de participer pour analyser leurs réunions, leurs procédures de décision, leurs outils de suivi…
Nous avons tout en main pour rendre la France attractive pour les détenteurs des droits mais nous semble t-il à l’unique condition de montrer notre capacité à nous mobiliser d’une façon méthodique et innovante.