L’ENTRETIEN

« La sophistication des sociétés renforce leurs fragilités et leur porosité aux dangers »

Pierre Monzani, directeur de cabinet du président du Conseil général du Loir-et-Cher, ancien préfet de Seine-et-Marne
Le 19 juin 2014 Imprimer

La sécurité des biens publics est un enjeu qui relève tout autant de l’impératif que du symbole. Un enjeu qui concerne de nombreux acteurs publics et privés et qu’il est difficile de définir car le « bâtiment public  » ne possède pas d’existence juridique formelle. Il est pourtant bien présent dans la vie quotidienne des Français qui leur manifestent un réel attachement ainsi que le confirme Pierre Monzani, directeur de cabinet du président du Conseil général du Loir-et-Cher, directeur de l’Association de soutien pour l’exercice des responsabilités départementales et locales (Asertel), ancien préfet de Seine-et-Marne.

Pierre Monzani, directeur de cabinet du président du Conseil général du Loir-et-Cher, ancien préfet de Seine-et-Marne.

Comment définir un « bâtiment public » alors même qu’il n’a pas d’existence juridique à proprement parler ?

Pierre Monzani. En fait, il y a trois acceptions de l’expression « bâtiment public », que chacun a inconsciemment à l’esprit. La première, la plus large, ce sont tous les bâtiments qui accueillent du public, y compris lorsque ils appartiennent au secteur privé. Pour nos compatriotes, un hôpital public ou une clinique privée sont également deux bâtiments publics dédiés à leur santé. La deuxième ce sont tous les bâtiments qui accueillent du public et qui appartiennent à une des trois fonctions publiques (État, collectivités locales, fonction publique hospitalière), c’est juridiquement la plus exacte mais peut-être pas la plus présente dans l’esprit du … public. La troisième, enfin, tient du symbole : ce sont les bâtiments où flotte un drapeau tricolore et qui concrétise la Nation (préfecture, mairie, etc.) et puisqu’il s’agit de symbole, donc de valeur, certains mettront en bonne place dans leur liste l’École et d’autres l’Église.

Quels sont-ils au sein d’une commune ?

PM. D’abord la mairie, l’Hôtel de ville auquel les Français sont si attachés. La préfecture ou la sous-préfecture, quand la ville est le chef-lieu de département ou d’arrondissement. Siège des assemblées départementale ou régionale, tribunal, mais aussi lieux d’enseignement, police et gendarmerie, poste, etc.

Quelle place occupe la sécurité/sûreté dans les bâtiments publics ?

PM. Elle est bien sûr stratégique car le service public ne peut être assuré sans sûreté des agents, des administrés et des informations détenues. Selon la place du bâtiment dans la hiérarchie symbolique du pouvoir la sûreté devient plus sensible encore. La mise à sac d’une sous-préfecture ou l’attaque d’une gendarmerie ou d’un commissariat ne sont pas acceptables et, s’ils se produisent, traumatisent à juste titre l’opinion publique car c’est la République qui est attaquée.

Qui est responsable ?

PM. Le premier responsable est le responsable juridique de la sécurité : maire dans sa commune, préfet dans son département, gouvernement dans la Nation tout entière. Ensuite cette responsabilité se décline avec celle des responsables des différents sites.

Comment est-elle le plus souvent gérée ?

PM.  Toute une gamme de gestion existe : de la gestion «  maison » à l’externalisation totale. Vous me permettrez de saluer l’action de « mes », le possessif est ici affectif, agents de guichet de l’Allier et de la Seine-et-Marne et des agents de sécurité, policiers et non policiers, de la préfecture de Seine-et-Marne. Ils subissent de plein fouet le délitement du lien social et la dégradation des comportements. Je ne les oublie pas.

Quels sont les principaux risques, les principaux dangers auxquels les bâtiments publics sont-ils soumis ? Avez-vous constaté une évolution de ces risques ?

PM. Nous avons deux types de risques : ceux du quotidien et ceux qui ont une nature exceptionnelle. Les premiers concernent tout un spectre de malveillance : de l’administré violent physiquement ou verbalement aux cambriolages et dégradations. Les seconds concernent les expositions au grand banditisme (braquages) et au terrorisme. L’évolution est connue : généralisation des premiers et augmentation de la potentialité des seconds.

La prise en charge de la sécurité et de la sûreté au sein de ces bâtiments a beaucoup évolué au cours de ces dernières années. Quels sont selon vous les évolutions les plus notables ?

PM.  D’abord la prise en compte elle-même est plus précise, plus prégnante et donc plus sérieuse. Les diagnostics de sécurité/sûreté se sont heureusement banalisés et le risque est davantage dans les esprits des responsables dans toute la chaîne hiérarchique. L’évolution la plus notable c’est bien sûr le recours à la sécurité privée.

Quel regard portez-vous sur ces évolutions ?

PM.  La prévention situationnelle, la co-production de sécurité, l’intégration des impératifs de sûreté par les urbanistes et les architectes, la conscience plus aiguë de la fragilité de nos sociétés modernes et hautement technologiques montrent une bonne adaptation de l’intelligence humaine à la montée des risques et des dangers. Au titre du négatif on peut retenir un recul du lien social et du comportement civique.

Il en est de même concernant la gouvernance de la sécurité/sûreté avec l’apparition de nouveaux profils tels que les directeurs de la tranquillité ou de la paix publique. Que traduit cette tendance ?

PM.  Ce sont toujours les manifestations de la même tendance : la sécurité est un sujet sérieux et qui nécessite des compétences et une visibilité dans les organigrammes.

Comment pensez-vous qu’elle évolue dans le temps ?

PM. La sophistication des sociétés renforce leurs fragilités et leur porosité aux dangers. La mondialisation, parce que c’est aussi celle des crimes et des délits, va dans le même sens. Je peux donc vous garantir que les métiers de la sécurité sont des métiers d’avenir car l’aspiration à la tranquillité est, elle, un invariant.

Alors que les forces de police se désengagent de plus en plus de certaines missions pour se recentrer sur leur cœur de métier, quel rôle sont amenées à jouer les entreprises de sécurité privée dans la sécurité/sûreté des bâtiments publics ?

PM. Un rôle majeur et un rôle croissant ! Les forces de sécurité privée seront à la fin de la décennie plus nombreuses que celles de la police et de la gendarmerie nationale réunies. La demande est croissante, l’offre publique est limitée, et elle le sera durablement par les exigences des finances publiques. Nul besoin d’être un grand économiste pour voir comment demande et offre s’ajustent : par et grâce à la sécurité privée.

Pensez-vous que la sécurité/sûreté d’une mairie, d’une préfecture, d’un tribunal puisse être totalement assurée par des prestataires privés ? Pourquoi ?

PM. Si vous aviez dit il y a quelques décennies que l’École militaire, le SGDN et des préfectures (car cela existe déjà) seraient gardiennés par la sécurité privée, personne ne vous aurait cru. C’est aujourd’hui une réalité banale. Vous savez le « régalien » je ne sais pas trop ce que c’est en pratique, il y a là beaucoup de discours idéologiques. Ce qui importe c’est que la mission soit bien menée. On peut le regretter pour la dimension symbolique que j’évoquais plus haut mais le libéral que je suis n’est pas mécontent de constater cette expansion du privé. N’oublions pas une chose, qui semble très sous-estimée par certains aujourd’hui : la seule richesse créée c’est celle due à l’initiative des entrepreneurs privés.

Quelles doivent être selon vous les relations des entreprises privées avec les forces de l’ordre public ? Quels sont les facteurs clés de réussite de cette coopération ?

PM.  Des relations fluides et confiantes. Pour cela il faut croiser les expériences et les milieux socio-professionnels. La France est un pays de castes, de privilèges et de mépris social, c’est étouffant, stupide et humainement intolérable. Faire connaître la réalité du métier de l’autre : là est la clef, c’est ce que j’ai essayé de faire quand je dirigeais l’INHES.

À l’aune de votre expérience, quel est l’événement/la situation qui vous a le plus préoccupé en matière de sécurité ? Pour quelles raisons ? Quels étaient les risques, les enjeux ?

PM. Mes souvenirs les plus marquants sont ceux des événements que j’ai vécus au cabinet de Charles Pasqua comme jeune conseiller à la sécurité puis au cabinet de Philippe Massoni à la Préfecture de police : les attentats du RER, la prise d’otage de l’Airbus, l’arrestation de Carlos, etc. Cela vous rend modeste et cela m’a convaincu d’une chose : la France est un bien précieux qu’il faut savoir défendre en désignant ses ennemis n’en déplaise au politiquement correct. Et cela m’a enseigné des valeurs, qui étaient déjà celles de ma famille : fidélité et courage. Il m’est agréable à cette occasion d’écrire publiquement ce que les Français n’ont pas oublié : Charles Pasqua a été le plus remarquable ministre de l’Intérieur de la Ve République, avec Nicolas Sarkozy.