MICHEL MATHIEU, PRÉSIDENT DE SECURITAS FRANCE

« Le monde n’est plus à des schémas simples ou des dogmes intangibles »

Michel Mathieu
Le 20 juin 2014 Imprimer

Michel Mathieu est à la tête de Securitas France depuis 2004. Discret, mesuré, le premier des grands patrons français de la sécurité préfère l’action concrète aux discours verbeux et s’exprime rarement dans les médias. Pour Sécurité Privée, il a accepté de commenter les principaux sujets qui font l’actualité du secteur. Un grand entretien… exclusif !

Si vous deviez donner une définition de la sécurité, quelle serait-elle ?

Michel Mathieu. Question sensible actuellement ! La sécurité, c’est vivre en paix. La sécurité est un droit pour les peuples ; elle est un élément indissociable des démocraties. La sécurité est sous-entendue dans « liberté, égalité, fraternité ». Malheureusement, elle est aussi l’une des valeurs la plus facilement détournable par des esprits malfaisants. Que ne peut-on pas faire sous couvert de sécurité !

SP. Considérez-vous que la « sécurité est la première des libertés » ?

MM. Non, ce n’est pas la première des libertés. A mes yeux, il y a d’abord la liberté de penser. Vous pouvez penser quand vous êtes emprisonnés par une dictature. Une femme peut penser même quand le régime Taliban lui supprime la liberté d’aller à l’école. Pour créer la liberté de penser, il faut que soit possible l’accès à la connaissance sous toutes les formes : l’éducation, la formation, la culture, l’information…

A l’heure où les moyens mis en place par les états pour assurer la sécurité des citoyens se multiplient, comment rassurer le citoyen et lui assurer que ces outils ne sont pas liberticides ?

MM. C’est le rôle premier d’une démocratie au travers d’une constitution solide, de valeurs partagées, d’organes de fonctionnement légitimes et de dirigeants exemplaires. C’est ensuite le débat instauré à tous les niveaux de la société, du café du commerce au parlement, qui crée le meilleur équilibre au profit de tous. Pour les acteurs de la sécurité dont nous faisons partie, c’est l’obligation d’être des professionnels, avec des valeurs éthiques fortes, encadrés par des règles claires et sanctionnés en cas de faute.

Quelle est votre vision du marché français ?

MM. Le marché français cultive les paradoxes. Beaucoup de potentiel et un grand désordre. Beaucoup de bonne volonté et un manque d’ambition. Beaucoup d’efforts et peu de résultats. C’est un marché qui a encore une marge de progression importante pour atteindre un bon niveau de standard sur les critères que j’ai évoqués précédemment. C’est l’un des enjeux de notre profession que nous devons nécessairement partager avec l’Etat.

Securitas est une entreprise mondiale. A l’aune de votre position à la tête de la filiale française, quelles sont les principales particularités que vous avez identifiées sur le marché français ?

MM. Le niveau d’externalisation dans la sécurité, comme dans l’ensemble des services, est l’un des plus importants du monde occidental ; mais la confiance envers le prestataire est l’un des plus faibles. Donneurs d’ordres et prestataires doivent s’interroger sur ce point.
La France est un pays qui aime les solutions techniques ou complexes, mais l’approche générale concernant les solutions de sécurité est moins élaborée qu’ailleurs, moins intégrée. Schématiquement, notre approche se résume à : les hommes d’un côté, la technique de l’autre ; nous pouvons probablement progresser dans ce domaine.
Dans les pays occidentaux, la France est loin d’être exemplaire en termes de corruption. Le mot peut être mal compris : on ne parle pas forcement de valises de billets mais de nombreux marchés font montre d’une opacité certaine en particulier dans la sphère publique et parapublique. Ces comportements alimentent un marché gris qui fait beaucoup de mal en termes d’image et de légitimité à la très grande majorité des entreprises qui possèdent un bon système de valeurs.
Tout ceci rend ce pays très intéressant… mais il faut aimer la complexité.

Les professionnels s’accordent à dire que le marché français de la sécurité va mal. Quelles sont les raisons de cette mauvaise santé ?

MM. Les raisons pour moi sont avant tout internes à la profession. Nous sommes dans un marché ouvert, libéral. Il ne sert à rien de pleurer aux portes des ministères ou de faire l’aumône. Pas plus que de pester contre le pouvoir des acheteurs. Ensemble, nos entreprises ne sont pas coordonnées pour construire une réponse collective à la dureté du marché. Individuellement, elles n’ont plus assez d’énergie, de moyens, de compétences pour faire face à la complexité.
Par ailleurs, le marché n’est pas structuré. L’écart de taille entre Securitas et ses principaux poursuivants est trop important (650 m€ / 150 à 200 m€). Notre profession avait progressé, doucement mais surement, jusqu’en 2006/2007. L’affaiblissement progressif de G4S, puis sa sortie du marché français, ont marqué une rupture tout à la fois symbolique et désastreuse. L’apparition de dossiers litigieux au cours des deux dernières années n’est pas non plus un signe de bonne santé.
La conséquence principale est que la majorité des intervenants se challenge sur le prix résumé au simple taux horaire. Les clients adoptent eux-aussi cette approchent puisque les entreprises de sécurité sont incapables de créer une offre réelle, comparable. Un marché sain, dynamique, porteur, est un marché sur lequel l’offre précède la demande, un marché dans lequel l’innovation et la compétence se conjuguent. Aujourd’hui, c’est tout l’enjeu, il faut aller dans ce sens. Je croise beaucoup de confrères dont la majorité a su garder son énergie d’entrepreneur ; il faut aussi trouver le moyen de s’extraire de la pression du quotidien : un défi complexe

Quelles seraient les principales mesures d’urgence à mettre en place pour lutter contre cet état ?

MM. La première mesure est de présenter une profession unie au niveau de la sécurité humaine. Sur ce plan, nous avons parcouru un chemin important au cours des 12 derniers mois. Sur le terrain du social, nous travaillons maintenant ensemble et parlons d’une seule voix. Sur le terrain économique, je n’entends aucun point de désaccord : concrétisons des actions. Sur le terrain politique, beaucoup ont compris que ego et positionnement personnel ne sont plus de mise, l’urgence est ailleurs. Tout est en place pour décider d’être un. Que les présidents de l’USP et du SNES et leur conseil d’administration soient responsables.
Désormais, travaillons sur le fond et à long terme, quelles que soient les pressions ou l’urgence du quotidien. Pourquoi notre profession ne possède-t-elle pas de centre de formation pour que les chefs d’entreprises, leurs cadres, leur encadrement puissent renforcer leurs compétences ? Pourquoi ne disposons-nous pas d’un observatoire économique qui publierait des éléments utiles pour piloter notre profession ? Pourquoi n’avons-nous pas un code de bonne conduite ? Pourquoi ne savons-nous pas défendre notre profession contre ceux qui la dévoient ou détournent ouvertement les lois et règles ?
Enfin, et l’Etat nous en donne aujourd’hui l’opportunité, nous devons soutenir la création d’un organe de régulation. Oui, notre profession a besoin d’être exemplaire. Oui cela doit se décider au plus haut niveau. Oui cela doit se dérouler sous le contrôle de l’Etat. Oui cela doit être organisé, piloté opérationnellement et financé en partie par la profession. C’est un projet important, l’enjeu est majeur, il va nécessiter beaucoup d’énergie, ne laissons pas passer cette chance.

Les professionnels de la sécurité ont fait énormément d’efforts en matière de professionnalisation et de baisse des coûts. Ne sont-ils pas désormais en droit de demander à leurs clients de consentir des efforts identiques ?

MM. Autant demander à un trader américain de renoncer à ses bonus. Il ne faut pas être naïf et croire les beaux discours de certains sur scène. L’acheteur achète et le client choisit. A nous, sociétés de sécurité de trouver la réponse à notre situation. Il est typiquement français de penser que quelqu’un d’autre est responsable de son propre problème et d’attendre qu’un autre encore soit suffisamment bon pour trouver la solution. Cette mentalité est obsolète ! Le monde a changé. La France doit repenser sa façon de fonctionner, nos entreprises doivent revoir leurs approches.

Quels sont les grands enjeux qui attendent les entreprises françaises de sécurité privée dans les prochains mois ?

MM. A priori, concernant les entreprises majeures (disons le top 20), il s’agit prioritairement de retrouver de l’oxygène. Il semble que beaucoup de situations de trésorerie soient tendues ou que les rentabilités aient beaucoup soufferts.
2011 sera une année charnière. Il faut trouver de l’espace pour réinvestir : former en particulier l’encadrement, renforcer la sécurité et les conditions de travail de nos agents dans certains métiers, que les salaires conventionnels suivent à minima l’inflation et enfin et surtout, apporter d’autres réponses aux besoins de nos clients ; sinon nous resterons dans le raisonnement du « taux horaire », pauvres et sans avenir.

Nombre d’acteurs estiment qu’une concentration du marché en France est inévitable. Partagez-vous cette vision ?

MM. Nous serions plutôt dans une phase de déconcentration. Tous les grands opérateurs ont quitté le marché au cours des deux dernières années : G4S, Brink’s, ISS, Derichbourg, et dans des activités connexes, ADT. Onet, qui a tant fait parler d’elle, est maintenant aux abonnés absents et a amorcé son départ en quittant le SNES ; nous l’avions d’ailleurs prédit.
La concentration est un schéma possible. Encore faut-il en avoir les moyens car elle nécessite de l’argent, beaucoup d’argent. Acheter des concurrents, s’ils sont en bonne santé, est onéreux surtout dans un marché peu rentable ; s’ils ne le sont pas, la remise à niveau est également couteuse. G4S n’a plus voulu faire cet effort. Qui peut le faire aujourd’hui ? En ce sens, l’expérience NeoSecurity est intéressante à observer. Leur aventure est courageuse et risquée en tout cas.
Nous sommes quelques-uns du secteur à être en veille active et beaucoup d’entreprises sont à vendre. Trop chères pour les acheteurs, pas assez pour les vendeurs : aujourd’hui, la rencontre ne se fait pas. Cela me donne l’impression d’un marché qui se vide. Mais la nature a horreur du vide et je pense que nous pourrions assister à l’arrivée de nouveaux entrants, des petites entreprises avec une nouvelle énergie, de nouvelles approches, de nouvelles solutions.

La concentration annoncée ne risque-t-elle pas de mettre en danger de nombreuses TPE/PME, très présentes sur le marché français ?

MM. Au regard du passé récent, ce ne sont pas les petits qui semblent le plus en danger. Concentration ou pas, la majorité des entreprises est exsangue financièrement et n’a pas de projet stratégique. Que l’on soit une TPE, une PME, une grande entreprise ou un groupe, la situation est la même pour tout le monde.

Comment percevez-vous l’évolution du marché sur le plan de la typologie des acteurs : s’oriente-t-on vers un marché d’hyperspécialistes ou plutôt de généralistes ?

MM. Les deux. Le marché est clairement dual, sans parler du marché gris. Il y a d’un côté un marché qui privilégie le coût le plus faible possible et un autre qui préfère une vraie solution de sécurité. Cette tendance est lourde et ancrée. La réponse à la première attente est plutôt généraliste, la réponse à la seconde est plutôt spécialiste.
Pour le marché de professionnels, certains seront hyperspécialisés dans des niches de sécurité humaine, d’autres deviendront intégrateurs, d’autres encore seront des spécialistes de technologie. Il y a de la place pour tout le monde et la subtilité sera dans chaque cas, de trouver la bonne architecture de réponse en composant avec les différentes pièces du puzzle. Si la concentration n’a pas lieu, et pour ceux qui ne sont pas assez robustes pour assumer les spécialisations et l’intégration, nous pourrions alors assister à des associations de compétences.

Alors que les effectifs des agents privés dépassent les effectifs publics, comment envisagez-vous la coproduction de la sécurité avec les forces publiques ?

MM. Ce domaine a beaucoup progressé au cours des dix dernières années. Les dirigeants politiques ou économiques sont d’accord sur cette notion de coproductivité ; ils en mesurent l’intérêt mais aussi les difficultés de mise en œuvre. Ensuite, il y a toutes les résistances habituelles de notre pays : corporatisme, dogme syndical, peurs plus ou moins réelles et entretenues, refus du changement. Mais le mouvement est en marche et il est inéluctable.
Sans revenir sur les valeurs, les règles ou les systèmes déjà évoqués, il faut maintenant se concentrer sur une meilleure compréhension et une connaissance mutuelle. Ceci induit naturellement un meilleur respect des compétences et des qualités de chacun. C’est aussi à la profession de faire le nécessaire pour être crédible aux yeux de l’Etat et des forces publiques.
Avec l’organe de régulation en gestation, l’arsenal réglementaire est complet ! Une révision pourrait même le rendre plus clair, simple et lisible pour tous. Il ne s’agit pas de créer de nouvelles règles : appliquons celles qui existent ! Redonnons un sens à ce que des générations de professionnels ont construit. Redonnons de la valeur à l’action.

Quelles sont selon vous les prestations assurées aujourd’hui par les forces publiques et qui peuvent à terme tomber dans l’escarcelle des acteurs privés ?

MM. A court terme rien. La société française n’est pas prête. Consolidons déjà les évolutions réalisées dans la coproduction : sureté aéroportuaire, stades, grands événements, sécurité mobile, …. Dans un avenir plus lointain (et cela existe déjà dans certains pays en Europe), il est envisageable que certaines gardes statiques, le transport des détenus, certaines verbalisations comme les stationnements fassent l’objet de nouvelles évolutions … Mais ce n’est ni le débat d’aujourd’hui ni la priorité.

Quelles sont les conditions pour que cette migration se déroule au mieux ?

MM. Que le temps passe.

A l’inverse, que peuvent exiger les acteurs publics de leurs partenaires privés ?

MM. Les acteurs publics sont en droit d’attendre des interlocuteurs responsables et professionnels ayant une vision claire. Je crois que si nous regroupions au sein d’une confédération tous nos métiers liés à l’humain, nous renforcerions les liens entre l’Etat et la profession. Quand l’acteur public parle de sécurité privée, il parle de toutes les activités impliquant des hommes et des femmes intervenant dans la chaine de sécurité, qu’ils exercent leur activité dans le transport de valeurs, dans la sureté aéroportuaire, qu’ils soient agents de sécurité plus classique (même si cette dernière dénomination recouvre une variété de métiers très large, du pompier au rondier intervenant, du maitre-chien à l’agent pré-vol, de l’opérateur de télésurveillance…).

La notion de coproduction s’entend aussi pour la complémentarité en hommes et technologies. Comment percevez-vous l’évolution de cette tendance ?

MM. Je crois qu’en France, nous sommes en retard dans ce domaine. Souvent les réflexions sont disjointes. D’un côté les hommes, de l’autre les systèmes. C’est particulièrement vrai dans le domaine des marchés publics. Une démarche séparée n’est pas un problème. En revanche, elle limite sensiblement la possibilité de réflexion de fond qui, par une remise en cause globale, permet des optimisations conséquentes de budget tout en augmentant le niveau de sécurité. Un des exemples parmi d’autres dans l’actualité 2010 est la sécurité des musées.

Comment voyez-vous le marché français de la sécurité d’ici 5 ans ? L’internationalisation des acteurs est-elle inéluctable ? Ou peut-on voir coexister des prestataires nationaux servant des clients nationaux et des prestataires mondiaux servant des clients mondiaux?

MM. Aujourd’hui, si je m’en tiens au passé récent et aux tendances actuelles, je ne vois rien sinon un joli chaos. Ceux qui connaissent cette théorie savent que c’est déjà une organisation ! Je suis de nature optimiste et je vois ce chaos comme générateur d’un mouvement d’où sortiront de nouvelles tendances et des règles nouvelles. Quelle forme cela prendra ? Il est un peu tôt pour le dire et nous ne sommes pas à l’abri de surprises. Rien n’est stabilisé aujourd’hui. Une chose est sûre : il y a de place pour tout le monde, de la TPE performante localement par sa proximité ou sa créativité au grand groupe mondial apportant ses réponses spécifiques. Securitas est ce dernier, pour longtemps, même en France.