Analyse

Réflexions sur la sécurité dans les stades

Le 19 juin 2014 Imprimer

À ne vouloir vivre que dans l’actualité et à tout ramener à l’événement, on oublie l’essentiel : un stade est naturellement un lieu de violence. Explications.

Par Guy Piera, inspecteur générale (H) de la police nationale, geocitis conseil, conseiler sécurité / sûreté

Le stade un site d’une inquiétante étrangeté parce qu’il associe la Masse et la Puissance. Il recèle une part de magie car c’est là que, depuis la nuit des temps, se développe le fantasme de l’affrontement entre les Dieux et se célèbre le triomphe de la Force. Il génère un sentiment naturel d’anxiété lié à son caractère concentrationnaire : la foule y est toujours maintenue dans un syndrome d’oppression physique (grilles, grillages, béton, barrières, fosses) souvent accentué par la présence de forces de police suréquipées symboles d’une oppression dynamique.

La violence est au stade ce que la pesanteur est à la gravitation terrestre. À l’image des techniques de l’aéronautique qui permettent à la masse d’un avion de déjouer la loi de la nature, la sécurité dans un stade doit être analysée comme la recherche de l’application de moyens permettant d’entraver ou de limiter les effets de la fatalité.

Quels principes ? Quelles techniques ?

D’abord, une vraie sensibilisation aux problèmes de sécurité. Trop de Fédérations, de Ligues, de Clubs n’ont pas voulu prendre la pleine mesure de la Loi Pasqua de 1995 qui a fixé un vrai partage de responsabilité : celle de l’organisateur à l’intérieur, celle de la puissance publique à l’extérieur.
Cette révolution qui méritait d’être reçue comme une chance et une occasion unique d’affirmer une maturité – ce qu’a fait la Fédération Française de Rugby – beaucoup, dans le monde sportif, l’on vécue comme un abandon de l’État qu’il fallait empêcher et le transfert d’une charge indue. Cette charge ils l’ont négligée ou souvent confiée à un membre obscur de l’organigramme, tenu éloigné des soucis beaucoup plus nobles du sportif et du commercial, avec pour seul consigne de ne pas peser sur les finances. Tous ceux-là méritent que leur soient adaptée la formule célèbre de Churchill « vous avez préféré les économies à la sécurité : vous avez le désordre et des dettes ».
La sécurité dans un stade, c’est la gestion de la foule

« L’état de foule et la domination de la foule constituent la barbarie ou le retour à la barbarie », écrivait Gustave Lebon. Si se relâche, un tant soit peu ; la vigilance et la rigueur qui seules permettent d’éviter que ne soit atteint le point critique, vient le temps de l’impuissance. L’état d’excitation d’une foule peut passer par trois phases : l’animation dans un joyeux désordre, l’impression d’être maître des lieux, le sentiment d’être en terrain conquis. Il est évident que le terme de cette escalade se situe en zone rouge, là où plus rien n’est contrôlable.

Deux impératifs pour éviter les débordements

Pour l’éviter, s’impose un double impératif :

1. Veiller à ce que le public soit plus un ensemble de spectateurs qu’un rassemblement de groupes (pas de tribunes réservées, pas de rapports privilégiés avec des groupes, pas d’appel de mobilisation à des masses réelles ou fictives) ;

2. S’assurer qu’il ne sorte jamais de son statut de spectateur pour devenir un acteur majeur du rassemblement.
L’exercice n’est pas facile ; avec l’irruption de la télévision, le sport est devenu un spectacle qui intègre le champ de jeu et les tribunes et peu à peu le public éprouve la sensation de faire partie du spectacle et même d’influer sur lui. Lourde est la responsabilité de tous ceux qui consciemment ou inconsciemment, par volonté ou par négligence, encouragent ce qui s’apparente plus à une dérive qu’à une évolution. On va jusqu’à abandonner des tribunes à des groupes autres que les sportifs sur la pelouse pour qu’ils montent leur propre spectacle on leur fait remplir un jeu de rôle en les associant à des manifestations qui exacerbent l’état naturel d’excitation et les conforte dans un sentiment de puissance. C’est dans ce contexte que la dimension du responsable de sécurité est au centre d’un débat capital. Parce qu’il est au contact du public, c’est à lui de détecter mieux que quiconque les tensions, les pulsions et les dérives et surtout d’imposer ses impératifs. Il doit occuper un poste essentiel de décideur dans l’organisation et ne doit jamais en être dépendant ou un prestataire contraint de s’adapter.
C’est aussi dans le cadre de l’approche raisonnée de la gestion de la foule que se situe le débat sur la place des forces de police

Quelle est la place des forces publiques, au-delà de la présence légale ou réglementaire définie depuis 1995 ?

Il paraît évident que si on veut éviter de donner à la foule conscience de la puissance de sa masse et de la crainte qu’elle est susceptible d’inspirer, peut-être faut-il se garder d’exhiber des bataillons nombreux, serrés, suréquipés, montés, armés.

Les effets positifs de telles démonstrations ne relèvent que du court terme ou du ponctuel ; inconsciemment, la foule les vivra comme une reconnaissance de sa force et il suffira d’une circonstance fortuite pour qu’elle cherche à l’étalonner éventuellement en provoquant celle de son rival sur le terrain qu’elle aura choisi. L’affrontement est inéluctable et une force, fut­elle armée, n’a pas la capacité de dominer partout et toujours.
Cela ne signifie pas que 1’Etat doit être totalement étranger au débat. Il est normal qu’il soit informé des dispositions prises à l’intérieur de 1’enceinte et surtout des conséquences que pourrait avoir sur la voie publique l’environnement de la rencontre sportive. Mais son rôle capital doit être celui de faire sanctionner par la justice toutes les infractions à 1’abondante législation qu’il a initiée. C’est là qu’est attendue la plus grande des fermetés.

Une main de fer dans un gant de velours

Tout le reste relève du savoir-faire et des moyens. L’ordre ou le désordre dépendent de 1’organisation. Il faut être capable de recevoir des spectateurs naturellement excités et de les rassurer par une prise en main ferme qui doit prendre le double visage du contrôle et de l’assistance. Sous une autorité unique, une organisation parfaitement identifiée, démultipliée et dynamique, définit, précise et fait respecter le cadre d’une vie aussi paisible que possible à 1’intérieur de l’enceinte tout en se tenant prête à assumer tous les aléas que recèle 1’imprévisible et qui vont – on 1’oublie trop souvent – au-delà des problèmes d’ordre public, jusqu’à la mort subite, l’attaque cardiaque, l’accouchement prématuré, les accidents traumatologiques… Un stade est un condensé de société humaine.

La gestion d’un stade n’est pas affaire de technologie

C’est un problème de relations humaines. « La fréquentation du grand nombre est notre ennemi ; plus grande est la masse des gens auxquels nous nous mêlons, plus grand est le danger » (Sénèque). Tout est dit depuis longtemps. Il existe une loi des stades qui veut que les vieux démons ne mourront jamais parce qu’ils sont dans la nature de 1’homme. Il reste le devoir et la charge de rechercher, d’inventer les techniques humaines qui permettent de contenir le mal et surtout de les appliquer, à bon escient, c’est-à-dire jamais avec un temps de retard. L’anticipation reste la base de la prévention.